Fiction

Peau pierre

pp1

J’ai peur d’ouvrir les yeux, car je n’y verrai rien. Rien ne sera plus pareil. Sous mes paupières, le noir me noie d’agréable horizon et soudain se sont tues les voix que je me tue de passer sous silence. Il ne faut pas beaucoup de science pour comprendre qu’aujourd’hui la sensibilité nous a fui. 

Loin de moi la prétention d’apprendre quoi que ce soit à l’infime humanité, la réalité nous pend au nez on refuse juste de le voir pour donner du sens à cette frisson de peau en sourdine dans nos oreilles.

Décidé à ne pas ouvrir l’œil de toute la journée, vous inviter à faire comme moi m’a traversé l’esprit. Comment me liriez-vous alors ? Observer l’aveuglement qui m’entoure m’oblige à fermer l’œil, ne dit-on pas que seuls les sourds se comprennent avec un langage de signe ? Ce que j’essayais de faire en est le parfait reflet.

Sous mes paupières, le monde paraissait plus éclaircit, sans doute l’effet des rayons de soleil qui jaillissaient tout droit sur mes yeux. Allongés là dans le parc sur un banc public, mettre les visages sur des voix devint mon sport favori, même si je ne suis pas devin, disons-nous la vérité, une voix d’enfant se distingue succinctement à celle d’un vieux. Je les écoutais et dialoguai avec eux à ma façon.

L’éclat se mêle à celui du rire, un contraste invisible à l’œil nu. J’avais mon lot de problème sur ce banc public, d’ailleurs c’est sur une note d’impasse que je me suis retrouvé là. Au son, des bourdonnements de voix, il y a assez de monde aux alentours. En outre, les discussions avaient une saveur particulière.

– André aura besoin de nous, chéri

-Bah, il n’a qu’à se débrouiller tout seul, mon amour
– C’est pas possible chéri, juste un petit coup de main

Le second interlocuteur n’a pas renchérit et comme j’ai les yeux fermés j’ai vu la tête qu’il a fait, comme moi il ne voyait rien. Connaissait-il l’ampleur du besoin ? Je vous épargne le reste des conversations qui m’ont donné envie un moment d’ouvrir les yeux et mettre un visage sur ces voix. Peine perdue cela aurait été car le mal n’a point de visage, il emprunte juste différente matière. Et si j’étais l’une d’elle ?

Un frisson parcourait tout mon être, mettant en alerte mes pupilles au point d’en dilater les bords, la surface de ma peau n’était pas du reste, celle-ci produisait d’innombrables petits point qui me marquait un instant, tout au fond de mes oreilles, le son de mon sang qui circulait dans mes artères rythmaient mes perceptions audibles. Ces ressentiments m’ont fui, et maintenant ce frisson n’a plus de sens, me manquerait-il un sixième sens ? Ou devais-je en faire plutôt le deuil des cinq autres ?

Face à tant d’émotions au tour, la sensibilité marque le pas. Ce froid qui, soudain couvrait mes paupières d’une lumière froide me fit sentir la beauté du soir. Les rayons de soleil ayant disparu peu à peu avec le monde dans le parc, une dernière image survint, celle qui immortalise l’instant d’un échappé.

Maintenant, je dois me lever et essayer de rentrer. Demain j’ouvrirai les yeux, peut-être qu’ainsi les larmes couleront. De joie ou de peine, faites-moi pleurer.

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