Fiction

Rivière assoiffée

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Longtemps, Kalie fut vénérée. Longtemps ces vertus furent louées, longtemps autour d’elle une légende est née. Pour tout comprendre, il faut remonter à la source de cette rivière.

Aujourd’hui encore, je suis venu très tôt m’asseoir au bord pour contempler le calme d’une rivière toujours bousculée car bientôt femmes, hommes et enfants viendront de tout le village pour y chercher de l’eau. La rivière n’a jamais été avare, toujours au service des autres. Pour elle, étancher la soif des habitants importait beaucoup. Ça en valait vraiment la peine ? Car aussi fraiche que ma mémoire parait, je me souviens de ce traitement infligé à une femme de ce même village il y a bien des années.

En effet, cette femme fut accusée d’adultère, un sacrilège aux yeux des coutumes. Sur des simples rumeurs, sur des simples pressentiments, tu risquais la répudiation pure et simple. Tout le monde cautionnait cela car il fallait mettre la différence entre nous et les autres villages, ainsi on se garantit aussi les faveurs des dieux.
Ce jour, cette femme implora toute les faveurs possibles, elle ne fut guère entendue. Ses cris devenaient muets une fois sortie de sa bouche. Décidé qu’elle sorte du village, elle écumait de rage. Elle devenait une espèce d’engeance aux yeux de tout le monde.

Ce matin, j’observe ce monde dans la rivière et je veux qu’il soit avalé tout d’un coup, comme ça justice sera faite. Si l’eau douce de cette rivière pouvait redevenir salée au point d’assécher leur gorge jusqu’à la mort, et si de temps à autres elle pouvait sortir de son lit pour inonder leurs champs, récoltes et habitations, je m’en réjouirai. Ces idées sombres que je grommelais contrastaient avec ce petit hochement de tête souriant que je lançais à ces habitants qui prenaient la peine de me saluer de loin.

Tout le monde me connait ici au village, je suis connu comme ce jeune garçon orphelin à qui la nature n’a pas épargné la douleur de la perte d’une mère. Même si maintenant je pleure des rivières, j’étais si petit garçon à sa mort. Comment elle aurait été dans toute sa nature d’être humain ? Cette question trouvait sa réponse dans mon assiduité à venir m’asseoir au bord de Kalie. Même si je jette de temps à autres des petits cailloux dans cette rivière, rien ne pouvait troubler son calme, ce qui était encore inimaginable elle me le transmettait car à force de boire de son eau, je devenais apaisé et mes de pleurs invisible.

Kalie, une rivière qui se comportait à l’antipode des horribles évènements que j’avais imaginé, un comportement qui m’attachait plus à elle et qui a fait sans doute sa renommée.

Pendant la saison sèche, à chaque petit matin, la rivière se drainait de son lit pour arroser champs, jardins de légumes et autres. Aussi invraisemblable que cela puisse paraitre, les foyers d’incendie autour du village pendant cette période de sécheresse s’éteignaient, sur les lieux on pouvait trouver les traces de cette rivière. L’événement qui m’a marqué dans cet imbroglio que célébrait le village est tout aussi spectaculaire que les précédents.

J’étais encore gamin quand cela se produisit, deux enfants de mon âge s’étaient échappés à l’insu de leurs mères qui étaient occupées par la corvée de lessive à quelques encablures de la rivière. Profitant de ce moment d’inattention, les deux enfants s’immergèrent dans l’eau. Oui ils se sont baignés au point où ils se noyaient à petit coup devant leurs mères impuissantes réduites aux cris de détresse.

Mes yeux ont vu l’eau se transformer en une sorte de forte tourbillon pour les sauver de la noyade, on dirait une personne sous l’eau les tiraient par la taille pour les ôter hors de l’eau. J’assistais depuis l’autre côté du rivage à ce spectacle qui attirait en un clin d’œil d’autres gens qui s’étaient accouru au bord de la rivière. Deux enfants sauvés in extremis de la mort : la rivière donnait vie. C’était aussi mon avis et la peur de me noyer s’est dissipée, alors je m’approchais de plus en plus de la rivière sans m’inquiéter car je voulais savoir.

Des années ont passé et me revoilà au bord de la rivière, toujours cette même soif de la vérité qui étreint non pas ma gorge mais tout mon entendement. Comment est-ce que l’eau d’une rivière peut d’elle-même drainer deux enfants sur le point de se noyer sur le rivage ? Je salue ébahi comme tout le monde cet acte de sauvetage qui relève du miracle.

Mais j’avais vu une main qui était impossible aux autres de voir car occupés à célébrer Kalie, une rivière prise pour une déesse. Tout autour de cette main se trouvait un anneau destiné à l’usage des femmes, surtout, une sorte de marque pour les femmes exclues du village pour cause d’adultère.

Dès cet instant tout s’éclaircissait : renvoyée du village, cette femme se réfugia dans la foret, près de cette rivière elle avait installé son camp et s’était jurée de venir en aide à ces mêmes habitants qui l’ont répudié, de veiller sur les enfants au point de les sauver de la noyade car elle laissa son fils dans ce village au moment où elle fut chassée. Un fils qui n’était qu’un petit garçon. Elle était assoiffée d’exprimer sa bonté et son côté maternel, alors cette soif a été étanchée par les eaux de la rivière.

Un nouveau jour s’est levé, je me laissai emporter par le vent sur le chemin menant à la rivière, cette fois une joie inexpliquée façonnait tout mon visage au point où les premiers passaient s’y miraient. Soudain, les cris de pleurs parvenus à mes oreilles accéléraient mes pas, je découvris une fois arrivé près de la rivière, cette scène stupéfiante. Les eaux de la rivière tarissaient. Les lamentations des habitants allaient grandissantes, je versais aussi quelques larmes mais si eux ils pleurent la disparition d’une rivière, moi l’orphelin, petit garçon devenu grand, je pleure la disparition de ma mère.

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